12 juin 2012

Le Printemps québécois expliqué à mon ami algérien


Mon cher ami Rabah,
D’abord je dois te dire que la vie est belle en cette région d’Amérique où l’on parle français. Je ne sais comment les médias rapportent les événements du Québec chez toi, peut-être avec plus de sensationnalisme que dans la vraie vie! Oui, il y a des manifestations de milliers de personnes chaque jour en des lieux ciblés, mais la vie continue normalement pour la majorité des citoyens.
Néanmoins, il se passe quelque chose d’important au Québec qui dépasse l’anecdote, un conflit qui s’est transformé en crise qui grossit de jour en jour. Je déteste le rapport que certains journalistes ont établi avec la situation dans certains pays arabes, qualifiant le conflit de « Printemps érable » en référence à l’expression « Printemps arabe ». Entendons-nous, les Québécois ne luttent pas contre une dictature. Pourtant, on ne peut nier que la qualité de notre démocratie s’est dégradée au cours des derniers mois et que la violence envers les manifestants fait partie du quotidien dans nos médias. Personnellement, je préfère l’appellation « Printemps québécois » qui désigne cette période d’effervescence qui semble porter la naissance d’un mouvement social.
Je vais donc tenter de t’expliquer le plus succinctement ce phénomène complexe… Et la synthèse n’est pas facile car chaque jour apporte son lot d’événements exceptionnels qui  feront partie d’une période dont les historiens québécois parleront durant des siècles, assurément. Donc, voici le rappel des principaux événements depuis le début du conflit il y a plus de 100 jours…
Le conflit étudiant
Le « conflit étudiant » arrive après des décennies de gouvernements au pouvoir qui reportaient un « gel des frais de scolarité » pour les études du niveau collégial et universitaire (avec une courte période d’augmentation entre 1989 et 1993), ceci visant à démocratiser l’accès à l’enseignement supérieur. Des frais peu élevés pour le collégial et standard pour l’université (moyenne des pays de l’OCDE, mais inférieurs à ceux des universités canadiennes et américaines). À chaque fois qu’un gouvernement avait ouvert la porte à une hausse, les étudiants s’étaient mobilisés et l’idée avait vite été rejetée. Cette fois, le gouvernement actuel (majoritaire au Parlement) a fait voter un budget prévoyant une hausse des frais de scolarité sur cinq années, chaque augmentation annuelle s’ajoutant sur l’augmentation de l’année précédente et ainsi de suite. Et, comme à l’habitude, les étudiants se sont mobilisés. Néanmoins, ce qui est différent cette fois est que le gouvernement a décidé de s’entêter et de ne pas céder. Et, la nouvelle génération d’étudiants s’est avérée être tenace et entêtée aussi. Voilà pour le contexte.
Dans les premières semaines du conflit, les étudiants ont voté des mandats de grève par l’intermédiaire de leurs associations étudiantes, regroupements démocratiquement organisés. Ainsi, sur environ 420 000 étudiants, environ 200 000 étudiants se sont retrouvés en grève générale illimitée, ce nombre variant dans les semaines suivantes entre 150 000 et 315 000. Des manifestations d’envergure, dépassant parfois les 200 000 manifestants, ont vu le jour. Le mouvement étudiant s’est constitué autour du symbole du « carré rouge », carré de feutre rouge épinglé à la chemise. De plus petites manifestations de milliers de personnes ont cours à chaque jour depuis plus de 100 jours.
Entre temps, les sessions à reporter des étudiants débordent sur les suivantes et cela devient un véritable casse-tête pour les directeurs d’école en vue d’accueillir la prochaine cohorte d’étudiants. Et certains étudiants faisant partie d’associations n’ayant pas votées pour la grève se sont vus bloquer l’accès à leurs institutions d’enseignement par des groupes de manifestants en grève.
La crise sociale
Une crise sociale s’est élevée suite à un échec des discussions, et en grande partie causée par une loi spéciale votée durant la nuit par le Parlement québécois, dite Loi 78, qui vise à permettre aux étudiants qui veulent étudier d’entrer dans leurs écoles. Le problème est que cette loi est remplie de passages nébuleux permettant l’arbitraire des policiers, des juristes et permettant même à la ministre de l’Éducation de changer toute autre loi sur le champs, si nécessaire. L’autre problème étant que cette loi définit un encadrement plus rigide, et parfois exagéré, de se regrouper et de manifester.
C’est là que le climat s’est échauffé entre les manifestants et une force policière accrue. Aussi, une plus grande part de la population s’est mêlée de la situation, notamment par le démarrage de manifestations quotidiennes faisant résonner un tintamarre à coups de casseroles dans de nombreux quartiers de Montréal et plusieurs autres villes au Québec. Depuis plus de 40 jours, il y a des manifestations nocturnes de centaines ou de milliers de personnes, et les scènes de violence se répètent, des étudiants qui n’ont plus rien à perdre devant un gouvernement qui refuse de les entendre, et une force policière de plus en plus rude.
Le nombre de démonstrations que la Loi 78 brime le droit de rassemblement et de manifester son opinion se multiplie. Les jeunes s’accrochent désespérément à cette lutte. Nombre de parents sont désespérés de voir leurs enfants aller manifester à chaque soir voyant des dizaines de personnes se faire matraquer et des centaines de manifestants se faire arrêter temporairement à chaque soir.
Une autre rencontre entre le gouvernement et les étudiants s’est soldée par un échec, les deux parties s’entêtent chacun dans leur position (En réalité c’est plus compliqué, mais ce serait trop long à expliquer…). Devant l’arrêt des pourparlers, aucune solution à court terme pour mettre fin à cette violence quotidienne ne semble possible. Seule une élection générale imminente permettrait de mener la crise sur un autre terrain. Et rien ne montre que le parti au pouvoir perdrait les prochaines élections car certains sondages laissent croire qu’une majorité d’électeurs appuie le gouvernement plutôt que les étudiants.
Le mouvement social
Ce qui était un « conflit étudiant » est devenu une crise sociale portée par un « mouvement social ». Mouvement social car, au cours du printemps, des manifestations pour d’autres causes ont vu le jour, telles le respect du droit de manifester son opinion, le développement responsable des ressources naturelles (le gouvernement envisage un chantier d’envergure des ressources minières et forestières nommé « Plan Nord » qui inquiète la population quant à la protection de l’environnement, la prise en compte des communautés locales et aux redevances des entreprises à l’État jugées trop faibles), des luttes anticapitalistes, la recrudescence du mouvement indépendantiste québécois et biens d’autres. Et ces autres manifestations se sont jointes tout naturellement aux manifestations quotidiennes et nombreuses du mouvement étudiant. Ensemble, une tranche progressiste de la société québécoise est en train de reconstruire une gauche politique qui s’était affaiblie au cours des dernières décennies, qui s’oppose à l’idéologie néolibérale omniprésente dans les sphères du pouvoir.
Le « Printemps québécois » est donc un mouvement social en émergence alliant des citoyens qui défendent des causes largement soutenues comme la démocratie, les droits de la personne, le développement responsable des ressources naturelles et un capitalisme à visage plus humain, qui tient compte des citoyens. Ce mouvement s’inscrit assurément dans une tendance mondiale de mobilisation contre des États qui gouvernent pour des intérêts économiques sans écouter leurs citoyens.
J’espère avoir éclairé ta lanterne au sujet de ce qui se passe dans mon patelin.
Amicalement.
Jean-François Marcotte

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